« Jaskier méritait une extension à part entière » : Fool’s Theory et CD Projekt Red répondent à nos questions autour de The Witcher 3: Songs of the Past
Avant de laisser complètement sa place à Ciri, Geralt reviendra le temps d’une aventure sur The Witcher 3 dans Songs of the Past, nouvelle extension qui s’attardera sur l’amitié entre le sorceleur et Jaskier. Après avoir assisté à une présentation d’une heure à propos de ce DLC à la Gamescom, nous avons pu nous entretenir avec Jakub Rokosz, réalisateur chez Fool’s Theory, et Despoina Anetaki, senior quest designer chez CD Projekt Red, qui ont répondu à quelques-unes de nos questions.
Trouver une raison d’interrompre la retraite de Geralt
- Qu’est-ce qui vous motive à créer du nouveau contenu pour The Witcher 3 autant de temps après ?
Despoina Anetaki : Ce n’est pas tellement une question de temps, mais plutôt de ce que nous avions à raconter. Nous avons senti que nous avions encore une histoire à raconter, et cette histoire est celle de Jaskier et de son passé, notamment sa relation avec Geralt.
Jakub Rokosz : Oui, tout à fait. Il était grand temps de raconter l’histoire de Jaskier. Vous savez, Jaskier est un personnage très important dans la vie de Geralt. Quand on lit les livres, il forme un équilibre avec Geralt, notamment lorsqu’il est question de morale ou de la vision du monde sombre et stoïque du sorceleur. Mais comme c’est un ami si important, son histoire ne pouvait pas se résumer à une, deux ou trois quêtes.
Jaskier méritait une extension à part entière. Les gens le connaissent grâce au jeu de base et aux extensions, mais il existe une idée reçue selon laquelle il ne serait qu’un ressort comique, ou presque… Alors qu’en réalité, c’est un personnage d’une grande complexité. Il est très intelligent. Il écrit de la poésie magnifique. Il sait charmer tout le monde et se frayer un chemin partout. Il a même été professeur à Oxenfurt. C’est quelqu’un de très intelligent. Rien de ce qu’il fait n’est le fruit du hasard.
Enfin, bon, parfois si. Mais ce que nous voulions faire avec cette extension, c’est offrir aux joueurs un aperçu de ce qui se cache derrière le masque du barde Jaskier, et raconter l’histoire de Julian Alfred Pankratz de Lettenhove — le vicomte de Lettenhove — et répondre à cette question : s’il est originaire d’un endroit aussi magnifique, luxuriant, riche et idyllique, pourquoi l’a-t-il quitté ou n’y est-il jamais retourné ?
- The Witcher 3
- The witcher 3 (1)
- Malgré cela, on aurait pu s’attendre à ce que le DLC s’attarde sur Ciri plutôt que Jaskier, afin de faire le lien avec The Witcher 4, n’est-ce pas ?
Despoina Anetaki : Je pense que l’histoire de Ciri, pour ce qui est de The Witcher 3, a été racontée. Vous savez, le thème central de The Witcher 3, c’était la famille et le fait de retrouver sa fille perdue, tisser des liens avec elle, bâtir une relation de confiance, puis finalement la laisser voler de ses propres ailes… Cette histoire est donc terminée. Nous avons eu l’occasion de la raconter.
Mais pour ce qui est de Jaskier, c’était un personnage qui était là, toujours présent dans tous les jeux, mais qui n’a jamais vraiment eu l’occasion de briller, n’est-ce pas ? Alors, quand cette idée a vu le jour, c’était vraiment motivant. Parce qu’en démarrant le projet, nous devions nous demander ce qui mériterait d’être au cœur d’une extension, et qu’est-ce qui pourrait pousser Geralt à sortir de sa retraite. Il n’y avait que quelques raisons possibles, et l’une d’elles était d’être là pour son ami, pour Jaskier.
- Donc Songs of the Past se déroule bien après Blood & Wine. Pourquoi ce choix étant donné que beaucoup apprécient l’aspect très « final » de Blood & Wine pour Geralt ?
Jakub Rokosz : D’abord, pour ce qui est de la chronologie, oui, l’extension se déroule après Blood & Wine, mais vous n’êtes pas obligé d’avoir terminé les deux extensions précédentes. Cela dit, nous vous encourageons vivement à le faire, car vos choix seront pris en compte dans Songs of the Past. Mais techniquement, vous pouvez y jouer dans l’ordre que vous voulez.
Et pour le reste, c’est vraiment parce que l’on tenait à rendre justice à Jaskier, qui est une personne très importante pour Geralt. Comme ma collègue l’a dit, c’était aussi la réponse évidente à la question : « Qu’est-ce qui pourrait faire sortir Geralt de sa retraite ? » : son meilleur ami. Si ton meilleur ami t’appelle et te demande de l’aide, tu ne poses pas de questions. Tu montes sur ton cheval et tu pars, c’est tout.
- Et quand est née cette idée ?
Jakub Rokosz : C’est très difficile de parler de dates précises car l’idée a germé chez CD Projekt il y a quelque temps, au moment où ils commençaient à travailler sur le concept général de l’extension. Mais le projet a dû être mis de côté pour diverses raisons. Il fallait que certaines pièces du puzzle s’assemblent, que les planètes s’alignent, que l’idée mûrisse. Quand les conditions ont été réunies, CD Projekt nous a contactés pour nous demander si cela nous disait de travailler sur une extension. Nous avons demandé sur quoi elle allait porter ; et ils m’ont simplement dit : « Jaskier ». On a tout de suite répondu que l’on était partants. Vous savez, chez CD Projekt, les idées circulent en permanence. Et même si un projet est mis de côté, ça ne veut pas dire qu’il est mort et enterré, ou qu’il ne refera jamais surface.
Si les conditions sont réunies et que les joueurs réclament d’autres aventures de Geralt, alors pourquoi diable ne pas leur en offrir ? Cela montre à quel point The Witcher 3 reste un jeu pertinent. 65 millions d’exemplaires vendus, des milliers de joueurs qui y jouent chaque jour. Et la quantité incroyable de mods créés montre bien que les gens ont soif de contenu supplémentaire autour de Geralt.
Despoina Anetaki : Et je crois qu’on a su que c’était une excellente idée quand tous ceux qui en ont entendu parler se sont montrés enthousiastes. Nous aussi, on est aussi fans de jeux vidéo, après tout. On joue tous aux jeux vidéo, et beaucoup d’entre nous étaient fans de The Witcher 3 avant de rejoindre le studio. Donc quand on sait au fond de nous que c’est une excellente idée, eh bien, il est probable que les joueurs penseront la même chose, non ?
Un retour aisé, avec quelques challenges
- The witcher 3 (5)
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- Est-ce que c’était difficile pour vous de replonger dans un projet vieux de plus de 10 ans, ou c’était comme revenir à la maison ?
Jakub Rokosz : Non, c’est un peu comme enfiler ses vieux chaussons préférés, ceux qu’on a bien portés pendant longtemps. Geralt est un personnage formidable sur lequel travailler. Tous les automatismes liés au moteur de jeu sont revenus naturellement dès qu’on s’y est remis. C’est vraiment une sensation géniale. C’est très enthousiasmant.
- Et quel a été votre plus gros challenge dans la conception de ce DLC ?
Jakub Rokosz : Il y en a eu plusieurs, mais l’un des plus importants a été de trouver le juste équilibre narratif. Puisqu’il s’agit d’une extension centrée sur Jaskier, il ne fallait pas qu’il éclipse le fait que l’on incarne un sorceleur. L’histoire ne pouvait pas tourner uniquement autour de lui. Mais d’un autre côté, puisqu’on incarne un sorceleur, il ne pouvait pas s’agir d’une simple aventure de sorceleur lambda qui se déroulerait simplement dans la contrée natale de Jaskier. Il fallait que l’histoire concerne les deux personnages, qu’elle traite de leur amitié. Et trouver cet équilibre a nécessité beaucoup, beaucoup de retours, de révisions et de travail collaboratif avec CD Projekt.
Despoina Anetaki : Et je pense qu’il convient aussi de souligner que réaliser une nouvelle extension après Hearts of Stone et Blood and Wine représente un sacré défi : il faut être à la hauteur et s’assurer que le résultat final mérite sa place au panthéon de The Witcher 3. C’est difficile, mais en même temps très motivant pour nous, car nous cherchons toujours à nous surpasser. Nous visons sans cesse de nouveaux sommets et cherchons à perfectionner notre savoir-faire, que ce soit en tant que concepteurs, artistes ou développeurs. C’est donc incroyablement motivant, mais aussi un peu intimidant.
Jakub Rokosz : Et puis, vous savez, l’un des défis technologiques tenait au fait que nous savions que la création de Letten représentait une entreprise colossale. Il fallait consacrer des efforts considérables au fonctionnement du moteur de jeu pour y parvenir. Nous avions une vision très précise sur le fait que ça devait être une terre d’abondance, une contrée luxuriante, riche en végétation et grouillante de vie, avec des troupeaux de moutons parcourant les pâturages. Beaucoup de fleurs, tout ça.
Cela impliquait non seulement des questions sur le rendu, mais aussi sur des mécaniques, comme sur la manière de chevaucher à travers cette forêt dense. Il a donc fallu améliorer la mécanique équestre, le rendu, et ainsi de suite. C’est là qu’intervient la version remasterisée. Il ne s’agit donc pas simplement de dire : « Au fait, on fait un remaster ». Tout est connecté. L’un ne pouvait pas exister sans l’autre.
- Peut-on s’attendre à retrouver des nouveautés pour le GWENT ou d’autres mini-jeux ?
Jakub Rokosz : Oui, nous ajoutons 20 nouvelles cartes GWENT et avec le remaster, on retrouve les outils de modding pour ce mini-jeu. Pour le reste. Je ne veux pas gâcher la surprise de ce qui vous attend à Letten.
- À combien d’heures de jeu peut-on s’attendre ?
Jakub Rokosz : C’est très difficile à estimer car tout dépend du type de joueur que vous êtes. Mais nous disons toujours que c’est comparable à Hearts of Stone et Blood and Wine, en gros.
- Que pouvez-vous nous dire sur Lilla, la cousine de Jaskier qui accompagne Geralt dans ce DLC ?
Jakub Rokosz : On ne veut pas trop en dévoiler, mais Lilla est un personnage très important de cette extension, tout comme le reste de la famille de Jaskier : Striga, et son frère Gustave, que vous n’avez pas vu dans la démo, mais qui est bien présent. Je suis vraiment impatient que les joueurs découvrent par eux-mêmes.
Entre CD Projekt Red et Fool’s Theory, il n’y a que de l’amour
- The Witcher 3: Songs of the Past
- The Witcher 3
- On a dû vous poser la question des centaines de fois, mais team Triss ou Yennefer ?
Jakub Rokosz : Team Triss tous les jours.
Despoina Anetaki : C’est compliqué car Triss est un personnage avec tellement de facettes… Je vais répondre comme ça : dans les jeux, team Triss. Dans les livres ? Eeeh…
Jakub Rokosz : Très bonne réponse *rires*.
Despoina Anetaki : Mais j’adore la manière dont elle est représentée dans les jeux car elle est pleine de vie et si joyeuse. Et je pense que ça fait du bien à Geralt. Elle est complémentaire à sa personnalité, parce que lui, il est si taiseux et silencieux. Quelque part, Yennefer est un peu comme lui, ils sont très similaires. C’est peut-être pour ça qu’ils s’engueulent autant. Alors que Triss apporte plus de calme. Donc j’aime vraiment son personnage dans les jeux. Dans les livres, disons que c’est plus controversé, même si c’est aussi intéressant. Elle enrichit le scénario, dont je comprends la façon dont elle a été écrite par Andrzej Sapkowski. Mais en vrai, je suis team Jaskier *rires*.
- Vous croyez qu’il existera une team Lilla après l’extension ?
Despoina Anetaki : Nous verrons bien !
- Pour terminer, avez-vous une anecdote à nous raconter à propos de la conception de Songs of the Past ?
Jakub Rokosz : Oh, j’en ai tellement qui impliquent les doubleurs. Ces gens-là sont géniaux. Mais si je devais en choisir une… ce n’est pas réellement une anecdote concernant le développement de l’histoire de Songs of the Past en soi, mais je dois dire que c’était vraiment drôle de tomber sur des petits trucs, des vieux fichiers comme des noms en interne attribués aux ennemis ou aux PNJ, vous voyez ? C’était assez surréaliste et drôle de replonger 11 ans plus tard sur quelque chose que j’avais fait dans le jeu de base et de rire de mes propres blagues ou formulations. Je me disais : « Ha, c’était drôle à l’époque. C’est toujours drôle maintenant ».
Despoina Anetaki : Pour moi, je dirais que c’est le fait que, même si Fool’s Theory a repris notre concept de base, ils l’ont considérablement modifié. Mais si l’on regarde en arrière, certains éléments sont restés inchangés. Cela me fait penser à l’époque où je travaillais avec les scénaristes et où je voyais les premières ébauches du projet. Nous collaborons d’ailleurs toujours ensemble sur The Witcher 4.
Et c’est vraiment amusant de réfléchir à des détails comme : « Quel nom va-t-on donner à la famille de Jaskier ? ». Certains de ces choix ont été conservés, d’autres non. Mais c’est très agréable de voir l’évolution du projet, depuis l’idée initiale jusqu’à sa forme actuelle. Nous sommes ravis de voir que le projet a fini par se réaliser. J’étais tellement enthousiaste quand j’en ai entendu parler pour la première fois.
Jakub Rokosz : Oui, on a reçu énormément de soutien de la part des développeurs de CD Projekt qui ont découvert le projet et se sont dit : « Hé, c’est génial ce que vous faites ». Et je me rappelle une anecdote. Un jour, j’ai lancé l’extension pour l’essayer. J’ai commencé à jouer, à me promener à cheval et à faire des quêtes. Il y avait des montagnes au loin, à l’horizon. J’ai regardé autour de moi et je me suis demandé : « C’est le mont Giewont, ça ? » C’est une montagne polonaise très célèbre, et j’avais reconnu sa silhouette. J’ai demandé à mon level designer, qui a répondu : « Oui, c’est bien ça. C’est super que tu l’aies remarqué ». C’était leur idée.
On voulait intégrer une touche polonaise dans les paysages, alors ils se sont dit qu’avec toute cette chaîne de montagnes, c’était l’occasion d’y intégrer quelque chose de chez nous. Ils ont utilisé la carte de hauteur issue de scans du Giewont pour le modéliser fidèlement et l’intégrer au jeu. L’accueil des fans polonais a été formidable. Je crois qu’il a fallu à peine 15 minutes pour que quelqu’un repère la montagne et se dise : « Tiens, c’est le Giewont ! ». C’est vraiment génial d’avoir pu proposer ça.
- Un dernier mot pour le public ?
Jakub Rokosz : Nous sommes vraiment très enthousiastes et reconnaissants de voir à quel point la communauté de The Witcher est incroyable. L’accueil ici, à la Gamescom, est fou. Je veux dire, j’espérais que ce serait bien, mais là, c’est incroyable. Vraiment. Rien qu’à voir les files d’attente qui se forment… Alors oui, si je peux demander quelque chose à la communauté : continuez à témoigner votre amour à Fool’s Theory comme à CD Projekt. C’est notre moteur. C’est ce qui nous fait avancer.
Despoina Anetaki : Exactement. Venir ici, ça te rappelle pourquoi tu fais ce métier. Pas seulement comme un moyen d’expression créative parce que tu aimes raconter des histoires, mais aussi parce que tu aimes les partager avec les gens. C’est facile de l’oublier quand on est enfermé dans une salle, à concevoir. Mais quand vous arrivez ici et que vous voyez tout cet amour, c’est vraiment incroyable.
Nous remercions Jakub Rokosz et Despoina Anetaki pour leur temps et leurs réponses. Pour rappel, Songs of the Past sera disponible en 2027, mais le remaster de The Witcher 3 arrivera quant à lui le 29 septembre prochain.






