En vendant GTA 6 dans une boite sans disque, Take-Two se met tout un marché (et un public) à dos

Pour beaucoup, ce n’est qu’un détail. Voir que GTA 6 sera vendu dans une boîte sans disque mais avec un code de téléchargement n’a sans doute pas freiné la majorité du public, qui, d’une part, attend le jeu depuis bien trop longtemps pour s’émouvoir d’une telle chose, et d’autre part, consomme ses jeux avant tout via le marché du dématérialisé. Après tout, GTA 6 n’est pas le premier à proposer une telle chose, et la démocratisation progressive des game-key card chez Nintendo montre que les habitudes de consommation sont en train de changer, de gré ou de force. Pour autant, Take-Two et Rockstar créent ici un précédent qui fera date.

GTA 6

D’autres solutions existaient

Pourquoi ne pas vendre GTA 6 sur un blu-ray ? C’est la question qui est sur pas mal de lèvres depuis 24 heures, et pour l’instant, Take-Two et Rockstar n’ont pas répondu à la question. Plusieurs théories se valent, comme celle de vouloir mieux contrôler les fuites avant la sortie. Depuis des années, Rockstar est entré dans un culte du secret autour du jeu qui a presque viré au ridicule, même si cette prudence s’est renforcée de manière quelque peu forcée suite au piratage vécu par le studio en 2022. Une envie de tout verrouiller pour mieux maitriser sa communication, que les dirigeants du studio n’ont pas hésité à brandir comme excuse pour le licenciement d’une trentaine d’employés il y a peu, alors que ces derniers affirment que Rockstar les a poussés à la sortie pour empêcher toute forme de syndicalisation dans ses rangs.

Quand bien même cette envie d’éviter toute fuite serait légitime, vendre une version physique de GTA 6 sans disque n’était pas la seule option. Crimson Desert l’a récemment prouvé – pour ne citer qu’un exemple récent – en bloquant l’accès au jeu jusqu’à une certaine date. Même chose pour 007 First Light, dont seules les premières minutes étaient jouables avant le jour J. Des pratiques là encore discutables, mais qui ne font pas un gigantesque doigt d’honneur au marché du physique.

Rockstar et Take-Two pourraient facilement pointer du doigt le piratage comme autre justification, au même titre que celui du marché de l’occasion. Comme si les petits artisans qu’ils sont souffraient réellement d’un tel problème sur une licence aussi forte que GTA. Derrière les excuses de façade, il est aisé de comprendre pourquoi Take-Two a fait un tel choix. Comme le souligne l’analyste Daniel Ahmad chez Aftermath, l’industrie pousse le public vers le marché du numérique, et vendre un jeu comme GTA 6 qui nécessiterait sans doute plusieurs disques d’installation rendrait les marges moins grandes pour l’éditeur :

« À l’avenir, compte tenu de l’adoption croissante du numérique et de la volonté d’augmenter les marges, davantage d’éditeurs en concluront qu’ils n’ont besoin que de cette première option, d’autant plus pour un jeu comme Grand Theft Auto VI, qui pourrait nécessiter plusieurs disques »

Vendre le jeu avec un code dans une boîte, c’est aussi se confronter à des marges moins grandes qu’avec une simple édition numérique, mais GTA 6 aura au moins une présence dans la grande distribution, preuve que Take-Two a tout de même besoin de ce marché. On anticipe déjà les problèmes que cela va occasionner chez le grand public qui sera sans doute confus par une telle pratique (de la force à toutes les personnes qui vendront le jeu en magasin), mais au moins, GTA 6 sera dans les rayons, histoire de ne pas complètement se fâcher avec les distributeurs.

Un marché physique déjà en grande peine

Gta 6 ultime images 46 3

GTA 6

Pas ceux du marché de l’occasion, évidemment. C’est sans doute l’un des coups les plus durs adressés à cette pratique depuis des années. Et même sans parler de l’impossibilité de la revente, la question de la préservation redevient centrale. Jusqu’à quand ces codes pourront-ils être activés ? À l’heure où l’initiative Stop Killing Games s’efforce de mettre en avant ce type de problèmes et où la question de la propriété sur un jeu acheté est mise en avant, l’annonce de Take-Two déchaine encore un peu plus les passions à ce sujet.

C’est pourquoi certaines enseignes ont décidé de ne pas vendre GTA 6 en boutique. Seulement deux pour le moment, avec Video Game Plus et Loot Box Gaming, qui ont annoncé ne pas proposer le jeu en précommande. Video Game Plus indique dans son cas que cela n’entre tout simplement pas dans sa politique d’entreprise :

« Sur la base des informations actuellement disponibles, la sortie physique de Grand Theft Auto VI pour la PlayStation 5 et la Xbox Series X devrait être un produit code-dans-boîte. Par conséquent, VGP ne le proposera pas à la vente conformément à notre politique d’entreprise actuelle. Nous tenons à préciser que cette décision ne reflète en rien le jeu lui-même. Nous avons un immense respect pour Rockstar Games et pour l’incroyable accomplissement que représente Grand Theft Auto VI. Si Rockstar décidait un jour de sortir une édition physique contenant un disque dans la boîte, nous serions ravis de la proposer et de la soutenir pour nos clients. »

Une goutte d’eau dans un océan, car ne nous y trompons pas : les boutiques spécialisées ont davantage besoin de GTA 6 que GTA 6 n’a besoin d’elles. Ne jouons pas les hypocrites, même nous, avec nos liens affiliés et nos multiples articles de précommandes autour du jeu, entretenons une certaine forme de dépendance avec le marché du physique, qu’un disque soit dans la boite ou non.

US new physical video game software spending. 12 months ending May 2007-2026:

Mat Piscatella (@matpiscatella.bsky.social) 2026-06-25T11:30:56.827Z

Cette décision est aussi justifiée par les chiffres du format physique aux États-Unis, en grande baisse depuis des années. Chaque éditeur vous le répète tous les trimestres dans chaque bilan fiscal, mais il est vrai que ce marché n’est plus en forme qu’auparavant, pour ne pas dire qu’il est au bord de l’extinction. Timing néanmoins amusant, Mat Piscatella de l’institut Circana note tout de même la première hausse de ce marché (américain) en 2026 depuis 2009, aussi minuscule soit-elle. Un sursaut presque insignifiant dans la mesure où le marché numérique engloutit tout. Le marché français est encore l’un des seuls bastions pour ce type de consommation, avec 67 % des ventes de jeux en 2025 qui ont été des jeux physiques, selon l’étude du SELL.

Dans cette optique, certains attendront peut-être qu’une « véritable » édition physique pointe le bout de son nez, plus tard. Théorie lancée par beaucoup et popularisée par le site PPE.pl, avec une rumeur qui se répand comme une traînée de poudre sur une éventuelle version physique avec disque vendue en décembre. Que le site en question soit aussi fiable qu’une horloge cassée, ça n’intéresse pas beaucoup les personnes qui veulent croire les yeux fermés que Take-Two n’a pas pu opter pour une telle stratégie. Quand bien même elle serait vraie, vendre une deuxième édition physique sans avoir mentionné son existence à l’heure des précommandes, est-ce réellement un scénario plus acceptable ? Sur l’échelle de l’irrespect du consommateur, ça se vaut.

On pourrait s’étaler sur les raisons qui poussent à un tel choix de la part de Rockstar et Take-Two, mais laissons le pragmatisme à Staruss Zelnick qui se fera une joie de justifier tout cela. Tous les arguments deviennent moins audibles lorsque l’on sait qu’un GTA 5 se vend encore à 5 millions d’exemplaires par trimestre 13 ans après sa sortie. Parler de marges plus ou moins grandes, de problèmes de fuites, du marché de l’occasion, voire du piratage… c’est penser qu’il y a un scénario où GTA 6 ne deviendrait pas assez rentable pour son entreprise dès son premier mois de commercialisation. Ce qui est tout bonnement absurde.

Qu’importe les polémiques ou la qualité du jeu, GTA 6 se vendra parce qu’il est GTA 6. Qu’importe son budget historique, GTA 6 sera rentable parce qu’il est GTA 6. Take-Two n’a pas besoin de se tortiller pour grapiller quelques pourcentages de marge ici et là, même en choisissant de ne pas opter pour un tarif plus « premium » que d’ordinaire (du moins, en Europe), et ce malgré plusieurs analystes qui semblaient préparer le terrain pour une telle chose. GTA 6 n’avait pas besoin d’être le dernier clou dans le cercueil du marché du physique. Le jeu n’est pas un risque pour Take-Two, mais il en crée un pour tout un marché.