Test Disco Elysium – L’éclair de génie venu de l’Est

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Voyage dans les tréfonds de l'âme humaine.

Disco Elysium, c’est l’une des claques vidéoludiques les plus en vue de cette fin d’année. Le projet, porté par le studio estonien, ZA/UM, s’infiltre dans un champ peu ou pas exploré où la narration principale donne le change à une mise en abîme du héros contrôlé par le joueur. Au cœur des entrelacements de ce destin croisé, le titre mobilise des mécaniques de jeu osées et tout simplement géniales.

Condition de test : Test réalisé sur PC très récent sur plus d’une quinzaine d’heures afin d’éprouver différents profils de personnages et différentes lignes d’action. Les trois branches de personnalité ont pu être éprouvées pour mieux goûter à la finesse des ramifications psychiques proposées.

Une immersion implacable

Disco Elysium Réveil difiicile

En effet, plus qu’un jeu vidéo, Disco Elysium entend profondément marquer les esprits avec une trame narrative hors norme d’une rare profondeur ainsi que des mécaniques de jeu dont l’originalité et la singularité flirtent en toute insolence avec le génie.

En bon RPG qui se respecte, le titre vous propulse dans la peau d’un détective paumé, à la psychologie vacillante, au cœur du printemps 1951. Addict à l’alcool, ce vieux briscard cinquantenaire semble avoir pactisé avec le diable et ne plus avoir toute sa tête. Les premières scènes sans images du jeu mettent en scène les strates successives de son cerveau, abritant son esprit fuyant. Plongé dans un supplice atroce où la conscience perd ses moyens face aux assauts répétés de la folie, le vieux dégénéré s’adresse à lui-même sans conviction dans l’attente d’une issue à ce cauchemar. C’est que l’alcool et l’amnésie ont tout ravagé, tout enseveli.

Toutefois, lors de son réveil dans un hôtel glauque de la ville de Revachol, symbole de tous les contrastes du monde moderne, la chasse aux souvenirs devra rapidement mettre fin à cette léthargie pesante qui a vu la conscience de notre héros sombrer dans les abimes de la déchéance.

Ainsi, dès les premiers instants du jeu, le joueur, poussé dans la psychose du personnage central, doit tout faire pour comprendre et recoller les morceaux d’une vie à l’abandon. Pourquoi ce détective semble avoir occulté tout un pan de son histoire et de son identité ? Que fait-il ici, dans cet hôtel si peu accueillant, plus précisément dans cette chambre délabrée, théâtre de lutte, de désespoir et de beuverie incontrôlée ? Même son visage semble se dérober à lui ! Comment en est-il arrivé là ?

Comme une maigre consolation bien ironique, notre vieux détective pourra suspendre quelques instants cette tourmente du fait de la situation à laquelle il doit faire face. Un corps sans vie se balance inexorablement à un arbre situé juste derrière l’hôtel depuis plusieurs jours déjà. En état de putréfaction avancé, il faut agir vite pour faire toute la lumière sur cette affaire. Tant pis si ce vieil alcoolo ne se souvient même plus s’il est réellement un flic ou non. Il doit mettre fin à ses lamentations et faire face à une réalité dure et brutale.

Bon gré mal gré, il faut mener l’enquête. Glaner des informations tout en contenant ce mal être angoissant qui dévore notre héros. Le scénario révèle une multitude de ramifications fort complexes qui s’enchevêtrent subtilement les unes aux autres. Il faut d’abord comprendre pourquoi le corps de cet inconnu est suspendu à un arbre depuis plus de quatre jours comme si on avait voulu le lyncher. Il convient également de saisir le malaise social omniprésent dans cette bourgade si étrange. Les travailleurs du port sont en grève et entendent faire valoir leurs droits. Toutefois, Revachol n’est rien d’une cité démocratique. Il s’agit bien plutôt d’un système administratif inégalitaire où certaines factions font la loi, sur fond de racisme, de luttes sociales et de cohésion sociale fracturée.

Des mécaniques rusées qui font mouche

Disco Elysium le jeu du dé

Le titre aurait pu en rester là et exploiter jusqu’à la lie ce scénario lourd mais riche et profond. Mais les développeurs ont juxtaposé à ce premier filtre complexe une dimension psychologique extrêmement détaillée.

Ainsi, le personnage que vous contrôlez est modulable à l’envi. Au fur et à mesure de votre avancée, vous pourrez en effet débloquer des points de compétences permettant de le façonner suivant vos préférences. Vous pourrez ainsi le doter d’une endurance accrue permettant de lui faire mieux encaisser les épreuves qui l’attendent. Vous pouvez tout autant développer son autorité facilitant ainsi ses interrogatoires ou interactions. À contrario, en misant sur son empathie, vous pourrez lui faire percer des mystères plus aisément. En tout, ce ne sont pas moins de 24 compétences classées en 4 catégories : l’intellect, le psychique, le physique et la motricité, qui vous permettent de pétrir un personnage à votre guise.

Il n’y a d’ailleurs pas de bon ou de mauvais profil, il n’y a que vos choix, votre ligne de conduite et sur ce point, le titre est absolument fascinant. D’ailleurs, l’un des traits de génie du jeu réside dans la possibilité de choisir des lignes de conduite ou dialogues caractérisées par des probabilités de réalisation plus ou moins élevées. Ainsi, dans certaines situations, vous pourrez mobiliser un trait de personnalité évoqué plus haut (par exemple le « visual calculus » qui permet de reconstruire les scènes de crime à l’aide des lois de la physique) et de jouer aux dés la réalisation de ce trait qui, bien souvent, est d’une utilité non négligeable.

Réussir son pari en misant sur cette ligne d’action, c’est ouvrir la possibilité de comprendre plus rapidement les tenants et les aboutissants d’une situation complexe. Échouer n’aura certes pas beaucoup de conséquences, mais vous obligera à passer par un autre chemin pour découvrir et comprendre le pourquoi du comment de cette même situation. Les probabilités, fonction du nombre de points d’attributs alloués à tel trait de personnalité, incrustent dans la narration une dimension aléatoire jouissive puisqu’elles traduisent efficacement le tâtonnement de l’enquêteur et une certaine forme de coup de pouce du destin qui permet parfois de s’extirper de situations confuses.

Une exigence bien marquée

Disco Elysium Visual Calculus

Dans la même veine, les multiples interactions auxquelles vous allez devoir faire face ne sont pas stéréotypées ou scriptées. Plusieurs chemins existent et c’est ce qui rend l’expérience de jeu unique. Pour corser le tout, votre personnage à l’identité si trouble et embourbée n’a de cesse que de flirter avec la folie, l’ultra violence et bien souvent la psychose. C’est en tout cas comme cela qu’il se présente sous le profil « sensible » que vous pouvez choisir en début de jeu. Car en effet, 3 axes de personnalités, des « archétypes » sont disponibles dès le départ : le sensible donc mais aussi le penseur plus axé sur le monde des idées et la réflexion, et enfin le physique, jouant de sa prestance pour imposer sa marque sur les autres.

On le comprend, il n’est guère aisé de résumer un jeu comme Disco Elysium. Sa structure complexe et son contenu si imposant font de lui un titre hors norme bravant les codes et les habitudes. Le joueur est perpétuellement sorti de sa zone de confort. On l’imagine assez bien, tout ceci pourrait en décontenancer voire en rebuter plus d’un d’autant que le jeu est pour l’heure entièrement en anglais et que le niveau de langue proposé est parfois assez ardu, même pour habitués. Mais pour qui s’y frotte, l’expérience est immédiatement inoubliable.

D’abord par l’immersion quasi instantané proposée par le titre et par la bonne dose d’empathie que suggère le déroulement des événements. Ensuite, par la pesanteur imposée par la narration qui donne à voir des rapports humains méfiants, acides et bien souvent agressifs. Enfin, les mécaniques de jeu évoquées plus haut nous offrent une plongée fascinante dans la psyché de notre héros et donne clairement l’envie parfois de le pousser au plus profond de ses contradictions et de ses failles.

Une belle réussite donc marquée par une créativité exceptionnelle qu’il convient de souligner à sa juste valeur. Le jeu n’est toutefois pas à mettre entre toutes les mains tant il est déroutant, exigeant et complexe mais il pourrait très clairement marquer de son emprunte toute la scène indépendante et faire office de jeu de référence que personne n’avait vu venir !

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Disco Elysium fait figure d’ovni dans le paysage vidéoludique actuel. Avec son histoire sombre et équivoque où s’imbriquent des mécaniques déroutantes, le titre se place sur un segment quasi inédit où l’adhésion du public se joue à quitte ou double.

L'avis de l'auteur

Quelle découverte, et quelle expérience de jeu ! Disco Elysium bouscule, dérange mais ose également la nouveauté avec audace et cynisme. Que l'on aime ou pas, le titre ne peut nous laisser indifférent. En mobilisant si finement cet anti-héros vaincu mais pas mort, l'équipe estonienne est parvenue à égaler les personnages si attachants des meilleurs polars nordiques. Au fond, même si leurs vies est décousues et en lambeaux, les enquêtes qu'ils mènent occupent entièrement leurs esprits et les préservent de la folie rampante qui guette ces êtres égarés.

Penderflash
a
Note du panda
8 10

Disco Elysium

Points positifs

  • Un titre d'une densité rare
  • Une direction artistique bien sentie
  • Des mécaniques de jeu particulièrement subtiles
  • Façonner la personnalité de notre personnage
  • Une mise en abîme du héros tellement jouissive

Points négatifs

  • Âpre au niveau de la langue, même pour les habitués
  • Un temps d'adaptation non négligeable pour bien saisir les rouages
  • Une bande son parfois trop décalée
Disco Elysium
Disco Elysium
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