Test Night Call – Chauffeur si t’es champion, écoute avec attention

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Taxi Driver avec un béret et une baguette sous le bras.

Et si Crazy Taxi avait préféré faire copain-copain avec les plus grands compositeurs de films noirs plutôt qu’avec Offspring ? Night Call fournit une réponse à cette question que personne ne s’était jamais posée. Il s’agit du dernier né des studios MonkeyMoon et Black Muffin, ce dernier étant à l’origine du charmant (mais un peu cassé) Void & Meddlers. On se retrouve une nouvelle fois dans un jeu d’aventure textuel mais adios les câblés et autres humains augmentés de fresques cyberpunk. Attachez vos ceintures et surveillez le compteur, on est parti pour une virée en taxi dans les ruelles sombres de la ville lumière.

Conditions de test : Les 3 enquêtes disponibles au lancement du jeu ont été bouclées en une petite dizaine d’heures sur PC par session avec un café tiède sur le bureau, entrecoupées de pauses clope histoire de se mettre dans l’ambiance.

Prenez la place du mort

Test Night Call

Souvenez-vous, Night Call avait été aperçu pour la première fois à l’E3 2018 aux côtés d’un autre jeu textuel de chauffeur de taxi, Neo Cab. Néanmoins, là où ce dernier semble surfer sur la mode des néons roses et de la synth wave chers à certaines productions Netflix, Night Call lui séduit d’emblée par sa direction artistique s’inspirant des films et de la BD noire. Tout, de la musique d’ambiance aux décors pluvieux qui entrecoupent vos trajets renvoient aux classiques du genre. Vous ne serez donc pas surpris de vous retrouver au volant d’un jeu d’enquête textuel afin de retrouver un tueur en série qui sévit dans les rues parisiennes.

Après avoir survécu à l’attaque dudit serial killer et être resté dans le coma plusieurs semaines, notre avatar retourne au turbin dans sa compagnie de taxi. Evidemment, avec une dégaine de vieux barbu aussi bourru qu’il sent bon le tabac froid, vous voilà naturellement assigné aux horaires de nuit. Passé le laïus de votre boss faisant office de tuto, vous rencontrerez bien vite Busset, la mauvaise flic sans le bon flic qui a un boulot pour vous. Etant le seul survivant de l’assassin, vous êtes le suspect idéal mais on ne la lui fait pas, pour elle, le rôle d’indic vous sied bien mieux. Pas la peine de négocier, refuser son offre équivaudrait à tomber pour meurtre et vu notre passif, pas sur qu’on en ressorte un jour. Heureusement, vous pouvez compter sur votre don : les gens ont une étrange tendance à se confier à vous avec une étonnante simplicité.

Ici, c’est Paris !

Test Night Call

C’est au travers de 3 enquêtes (tout du moins à la sortie du jeu) que vos talents d’enquêteurs / psychanalystes brilleront comme des phares dans la nuit. Chacune d’elle se déroulera sur une courte semaine, soit entre 2 et 3h de jeu par dossier selon votre vitesse de lecture. Chaque nuit, vous disposerez de 6h in-game pour embarquer le plus de clients possibles tout en optimisant vos trajets. Parce que le coup de la panne, c’est bien sympa, mais à 3h du matin avec un.e inconnu.e, on a vu plus glamour.

En clair, il faudra surveiller son porte-monnaie pour ne pas tomber dans le rouge à la fin de la journée façon Papers, Please, faire attention à son réservoir d’essence mais surtout alterner entre exploration des lieux liés à votre enquête et courses en ville. En espérant que vos clients soient généreux sur le pourboire. Cette dynamique, si elle est intéressante sur le papier, manque encore d’équilibrage à l’heure actuelle, trop dépendante de l’aléatoire des clients (qui peuvent changer en rechargeant simplement sa partie) et surtout, pas franchement impactant sur le cœur du jeu : l’écriture.

Night Call préfère les rencontres éphémères qui nous marquent au fer rouge.

Night Call possède en effet une galerie de plus de 70 personnages hauts en couleurs mais surtout terriblement humains. C’est simple : il y a de tout. Une ancienne actrice porno reconvertie en réalisatrice féministe, un couple lesbien en pleine recherche d’un donneur, un jeune de cité en couple avec une flic ou tout simplement d’anciens amis rencontrés en début de carrière telle une voyante, une prostituée ou un sans-abri avec un tic de langage. On pourrait facilement lister chaque particularité de ces protagonistes sans se répéter une seule fois, mais ça serait gâcher le plaisir de la découverte.

On est d’ailleurs en droit de s’inquiéter de la représentation d’autant de communautés tant il est facile de faire un faux pas et de tomber à côté de la plaque en pensant bien faire. Heureusement, Night Call ne tombe pas dans ce travers. Tout comme notre chauffeur, il sait se faire à l’écoute sans pour autant s’improviser donneur de leçons, créant ainsi une atmosphère bienveillante sujette à l’émergence de tranches de vie crédibles et sincères.

En ça, Night Call nous rappelle des jeux comme les excellents The Red Strings Club et VA-11 Hall-A, deux titres qui nous mettent dans la peau d’un barman. Ils ont tous en commun le souhait de nous raconter des histoires le temps d’un verre ou en l’occurrence, d’une course en taxi.

Voilà Dermiste, notre taxi

Test Night Call

Malheureusement, alors que le joueur se fait surprendre à rêvasser, preuve qu’il est immergé jusqu’à la dernière mèche de cheveu dans l’ambiance du titre, Night Call a tendance à nous sortir de notre douce léthargie en nous rappelant qu’il y a une enquête à faire avancer. Si on se prend au départ au jeu, bien vite les ficelles se font trop visibles pour tenir sur la longueur. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord chaque affaire se déroule sur une timeline différente : en bref, elles ne se suivent pas et le coupable d’une première run pourra tout aussi bien être innocent dans la seconde. Ensuite, seuls quelques noms sont changés, ceux des suspects et celui du tueur, mais c’est tout : une simple variable au milieu des nombreux textes.

A la fin de votre nuit, vous retrouverez votre appartement et votre plus beau tableau de liège à faire pâlir plus d’un détective privé. Sur celui-ci est punaisé le profil des suspects ainsi que les indices récoltés au fur et à mesure de votre progression. Malheureusement, le plus gros des preuves est fourni d’office par Busset, votre maître chanteuse. Et à l’orée de la conclusion, quelques deus ex machina vous orienteront sur la bonne voie. Et si vraiment vous bloquez, se tromper de coupable n’invalidera pas votre progression, il suffira de recharger votre partie.

Même constat pour la confrontation finale avec votre suspect n°1 : il s’agira simplement d’aligner les bons choix de dialogues afin de déboucher sur une conclusion où vous ne terminez pas avec une balle dans la tête. Certes, la tension est belle et bien présente, toujours grâce à cette alchimie de talents entre scénaristes, illustrateurs et compositeurs. Mais le tout a tendance à prendre l’eau lorsque l’on retente un passage pour la 3e ou 4e fois, sans possibilité de passer le texte déjà lu, juste pour voir si il est possible de s’en sortir sans victime.

Night Call, écoutez les tous !

Test Night Call

Une fois une enquête terminée, les acharnés pourront toujours tenter de compléter le passidex, sorte de trombinoscope regroupant tous les clients rencontrés d’une partie à l’autre ainsi que les choix de dialogues que l’on a fait avec chacun d’entre eux. Les autres se contenteront de résoudre une ou deux affaires et passeront à autre chose avant de succomber aux défauts qui, mis bout à bout sur plusieurs heures, risquent d’entacher l’expérience et les souvenirs de jeu.

Comme énoncé plus tôt, il n’est pas possible de zapper les textes déjà lus, fonction pourtant essentielle à tout bon visual novel. Et cela pose vraiment problème lorsque l’introduction de chaque enquête est strictement identique d’une partie sur l’autre. D’autre part, les clients ont beau être aléatoires, Night Call a la fâcheuse habitude de placer sur notre chemin les mêmes têtes, avec les mêmes répliques et les mêmes choix de dialogues qui finalement, n’influent en rien sur le dénouement puisque la plupart des indices se récoltent en début de course ou dans certains lieux, comme si un dé avait décidé à l’avance qui détenait quelle info en dépit du bon sens. Et à moins de se situer près d’un client sur la carte, impossible de savoir à l’avance sur qui on va tomber, rendant un peu plus pénible la progression vers le sacro-saint 100%.

Contrairement à VA-11 Hall-A, que l’on citait plus tôt, où l’on suit la progression de nos clients réguliers, Night Call préfère les rencontres éphémères qui nous marquent au fer rouge. Effectivement certains arcs narratifs se développent sur la durée : rencontrer un certain personnage vous donnera par exemple accès à une station de radio, que vous pourrez faire écouter à vos futurs clients pour débloquer des embranchements de dialogues. Mais obtenir ces rencontres dans le bon ordre et sur plusieurs nuits d’affilée relève par moment du mystique et finissent parfois par frustrer lorsque l’on tente tant bien que mal d’avoir la conclusion à l’histoire d’un personnage, en vain, tout bonnement condamné à relire la fois suivante les mêmes dialogues encore et encore. En l’état, Night Call manque d’un véritable fil rouge ou -à défaut- d’un mode endless sans contrainte où l’on profite juste de la vue en se laissant conduire. Ajoutez à cela de nombreux bugs qui devraient être rapidement corrigés cependant mais qui ont souvent raison de notre patience et nous sorte par le cou de l’ambiance si unique de Night Call.

Pas besoin de faire tourner le compteur inutilement et de faire de nombreux détours : Night Call est bien. Parce qu’il est écrit comme nulle autre jeu, parce qu’il a saisi parfaitement comment poser une ambiance et nous embarquer en l’espace de quelques secondes dans son univers. Parce qu’il possède une direction artistique qui rend chaque rencontre mémorable et qui se lie parfaitement avec de nombreuses compositions musicales qui retranscrivent avec exactitude le profil de chaque protagoniste.

Mais n’oubliez pas que sous ce capot resplendissant se trouve un moteur pas tout jeune, qui montre parfois vite ses limites de gameplay, avec ses contraintes qui n’en sont pas vraiment et son aspect très répétitif pour qui voudrait le pousser jusqu’au bout. Et puis bon, si vous n’aimez tout simplement pas la lecture ou les jeux narratifs, prenez plutôt le taxi suivant. Pour les habitués et ceux qui veulent sauter le pas en revanche, Night Call mérite son salaire, et même un joli pourboire pour la peine.

L'avis de l'auteur

Il fallait me voir parler de Night Call lors de mes premières heures de jeu : des étoiles dans les yeux, racontant avec émotion ces instants partagés avec mes passagers, tantôt profondément intimes, tantôt burlesques. Et puis, au fur et à mesure de ma progression, le quotidien s'installe au détriment de la passion, on commence à voir les défauts qui ont toujours été présents. "Qu'à cela ne tienne !" vociférai-je alors "je t'aime et t'aimerai quand même, comme tu es et comme tu seras !". C'est aussi un peu la morale qui ressort de Night Call. Ne pas imposer de jugement, accepter certaines choses telles que le sont et refuser les injustices. Un jeu étrangement et terriblement français dans le fond, marqué durablement par les évènements récents, des discours politiques au terrorisme en passant, forcément, par le racisme latent qui ronge notre société. "Ca, c'est de gauche" comme dirait une amie d'un soir qui aurait parfaitement sa place dans le Passidex.

onilane
a
Note du panda
6.5 10

Night Call

Points positifs

  • L'écriture d'une justesse rare
  • Le nombre de communautés représentées, et avec bienveillance s'il vous plait
  • L'atmosphère noire qui se dégage de chaque aspect artistique (musique, DA, écriture,...)
  • 70 personnages pour tout autant de rencontres uniques
  • Un jeu marqué par son époque et son actualité

Points négatifs

  • Pas d'avance rapide du texte
  • Aspect gestion et enquête en retrait
  • Mêmes personnages, (presque) mêmes dialogues d'une partie sur l'autre
  • Pas de vrai fil rouge
  • Pas mal de bugs (correctifs à venir)

Ce test a été réalisé à partir d'une version éditeur

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